Dans les coulisses d’une mission pédiatrique au Bénin avec le Dr Tayeb Slaouti
Depuis 2008, le Dr Tayeb Slaouti, pédiatre spécialisé en infectiologie et neuropédiatrie aux Cliniques de l’Europe, effectue annuellement deux semaines de mission humanitaire en Afrique. Avec l’association Médecins sans Vacances, il part, sur ses congés, soutenir les équipes pédiatriques locales. Son terrain de mission le plus récent : l’hôpital de Bembéréké, au nord du Bénin, où les enfants prématurés, déshydratés ou victimes du paludisme luttent pour survivre dans des conditions extrêmes.
Le pari du peau à peau
Dans les services de néonatalogie africains, les couveuses sont rares ou anciennes, mal isolées. « On se retrouvait face à des prématurés posés sur des tables métalliques froides puis dans des petits lits sans couverture, sans oxygène, raconte le médecin. Les mamans, quant à elles, dormaient sur des nattes à l’extérieur de la néonatologie séparées de leur bébé pour l’essentiel de la journée. »
Face à cette réalité, l’objectif est de développer une unité kangourou, c’est-à-dire organiser le soin autour du peau à peau quasi continu entre le nourrisson et sa mère. Une méthode simple, humaine, à l’efficacité reconnue : meilleure température du nouveau-né, baisse des infections, nutrition optimisée, attachement renforcé et moins d’apnées du prématuré.
Mais la mise en place est un travail de longue haleine.
« Le plus difficile, c’est de changer les mentalités car la technique « Kangourou » est bien plus technique qu’il n’y paraît, tout en restant très humaine. Au début, les mères n’avaient même pas de chaise, que des tabourets à l’extérieur de la néonat , puis des chaises en plastique, puis enfin des fauteuils adaptés. Il faut des années de diplomatie et de formation. »
Au fil des missions, les transformations sont tangibles : fauteuils installés, équipes formées, médecins convaincus, et surtout… des bébés qui survivent avec des parents au cœur des soins.
L’innovation venue du terrain
Les perfusions trop rapides (et trop coûteuses) font chaque année de nombreuses victimes parmi les enfants dénutris. Le Dr Slaouti a alors proposé une technique hybride découverte au Rwanda : remplir un flacon de perfusion vide avec de la solution de réhydratation orale, le connecter à une tubulure, puis à la sonde nasogastrique reliée à l’enfant. Le débit se règle comme une perfusion classique, mais ne nécessite ni électricité, ni pompe de gavage, avec une réhydratation sûre et un coût total de moins de 3 dollars. Bénéfice : un enfant réhydraté en quatre heures, conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), sans voie veineuse et sans immobiliser une infirmière pendant des heures.
Deux mois après son départ, l’hôpital de Bembéréké l’a rappelé : la technique venait de sauver plusieurs bébés lors d’une épidémie de gastro-entérite et une étude va être lancée pour diffuser cette technique originale de réhydratation orale ailleurs au Bénin, ou plus largement.
Des couloirs qui débordent
Lors de sa mission au Bénin, le Dr Slaouti peut consulter, avec son homologue béninois, entre 40 et 70 enfants en une matinée. Les équipes, pourtant dévouées, manquent de tout : matériel, oxygène, linge, eau, médicaments.
« On travaille en binôme avec les pédiatres locaux. On partage nos expériences, on adapte les protocoles, mais on ne s’impose jamais. Ce sont eux qui assurent les soins toute l’année. Nous, nous ne sommes là que deux semaines par an » précise le Dr Slaouti.
Des histoires qui marquent
Certaines rencontres changent une mission entière. Comme ce garçon, Raïmi, grièvement blessé au bras par une machette lors d’un travail aux champs. Les tissus étaient nécrosés, le membre semblait perdu. Après 10 jours de soins, la nécrose était guérie, mais les tissus restaient à vif : c’était sans espoir. Le dernier soir, un chirurgien pédiatre allemand se présente en demandant s’il y a des cas pédiatriques. Raïmi lui est présenté d’emblée et une greffe de peau est tentée sur tout le bras. Raïmi reviendra rendre visite à l’équipe l’année suivante : son bras est sauvé ! il est rescolarisé et il peut même le plier !
La magie opère également pour cette jeune fille de 14 ans, mordue par une vipère. Arrivée en choc, la jambe gonflée au triple du volume normal. L’anti venin coûte 50 euros par dose — une fortune. Grâce à la réactivité des équipes et à l’utilisation d’un antibiotique anti-nécrose sous utilisé avant la mission elle a finalement survécu. Son histoire a poussé la direction de l’hôpital à financer des stocks de sérums anti venin de serpents gratuits pour les enfants et les femmes enceintes.
Transmettre, autonomiser, humaniser
Au-delà des gestes techniques, la mission est surtout celle de la transmission.
Former, expliquer, accompagner, écouter, adapter. S’appuyer sur la force et la connaissance des équipes locales, qui travaillent dans des conditions inimaginables. Soutenir sans imposer. Et partir en laissant derrière soi des changements qui continueront à sauver des vies.
« Ce sont les sourires des enfants, le courage des parents, l’énergie des soignants qui nous donnent la force et l’envie de revenir chaque année », conclut le Dr Slaouti.
